Leishmaniose viscérale

Mercredi 27 février 2019 - Mis à jour le Jeudi 11 avril 2019
Défaut de diagnostic, défaut de soins.
Un enfant subit un test de dépistage du kala azar à l'hôpital de Médecins Sans Frontières (MSF) de Lankien, au Sud-Soudan
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Un enfant subit un test de dépistage du kala azar à l'hôpital de Médecins Sans Frontières (MSF) de Lankien, au Sud-Soudan.

La leishmaniose viscérale (LV) se manifeste par de la fièvre, de la fatigue, une hypertrophie du foie et de la rate, une perte de poids et de l'anémie 1,2. La LV est due à des protozoaires du genre Leishmania transmis par la piqûre de phlébotomes. Environ 41 000 à 68 000 nouveaux cas de LV apparaissent chaque année au Bangladesh, en Éthiopie, en Inde, au Népal, au Soudan du Sud et au Soudan. Avec le Brésil, ces pays représentent plus de 90 % des cas de LV dans le monde 3,4. Les épidémies de LV se développent au sein d’un environnement et d’un climat particulier et sont favorisées par l’émergence de résistance aux médicaments, par les déficits immunologiques liées à la malnutrition et au VIH, et   par les déplacements de population.


Le diagnostic de la LV repose sur une évaluation sérologique et la parasitologie (tests rapides et biopsies de la rate, de la moelle osseuse et des ganglions). Le traitement de la LV varie selon l'hôte et les facteurs parasitaires. Des rechutes surviennent 10. Sans traitement, la LV est habituellement mortelle. Tout retard dans le dépistage et le traitement augmentent le risque de morbidité et de mortalité ainsi que la propagation de la maladie à d'autres personnes 1,15.

Appui technique pour aider les populations vulnérables touchées par la LV

Epicentre participe au groupe de travail sur les maladies tropicales négligées de Médecins Sans Frontières (MSF) et lui apporte conseils et expertises. La recherche comporte des études qualitatives et quantitatives. Trois études récemment conduites sont présentées ci-dessous.

Ethiopie : atteindre les travailleurs mobiles

Des abris temporaires pour les travailleurs mobiles en Éthiopie
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Des abris temporaires pour les travailleurs mobiles en Éthiopie

L'incidence estimée de la LV symptomatique en Éthiopie varie de 2 600 à 3 900 cas par an, avec un facteur de sous-déclaration supposé qui va de 1,2 à 1,8 4. On observe une méconnaissance des obstacles rencontrés tant pour établir un diagnostic que pour accéder aux soins pour la LV, particulièrement pour les 250 000 travailleurs mobiles qui se déplacent annuellement vers la région nord-ouest du pays pour effectuer des travaux agricoles12. Pour surmonter ces obstacles, Epicentre, en collaboration avec ses partenaires, a mené une étude qualitative pour comprendre la nature de ces obstacles et pour définir des stratégies qui permettront d’accroître l'accès des travailleurs mobiles à ces services13

En 2017, dans le district de Kafta Humera, à Tigré en Éthiopie16, 50 entretiens approfondis et 11 discussions de groupe ont été conduits avec des travailleurs mobiles, des patients atteints de VL et leurs soignants, des travailleurs de santé et des dirigeants communautaires. Les participants ont fait état d'une grande vulnérabilité à la LV chez les travailleurs mobiles et les résidents occupant des emplois intermittents. Le diagnostic de la LV a toujours nécessité de multiples visites dans les établissements de santé. Parmi les obstacles importants au diagnostic et aux soins, on peut noter la formation inadéquate du personnel de santé, l'indisponibilité des kits de diagnostic dans les structures de soins de santé primaires, l’absence de sensibilisation à la LV, le manque de financement favorisant l’accès aux soins et la priorité donnée aux activités génératrices de revenus reléguant le traitement de la LV au second plan.

Groupe de discussion leishmaniose viscérale, nord-ouest de l'Éthiopie
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Groupe de discussion leishmaniose viscérale, nord-ouest de l'Éthiopie

Les politiques sociales et le déblocage de fonds affectés à la LV influencent fortement et positivement la recherche de soins. Les travailleurs qui ne sont pas en mesure de recevoir des avances sur salaire, d’indemnisation compensatrice pour travail à temps partiel ou d'aide de leurs pairs pour remplir leur contrat sont particulièrement désavantagés. Les participants ont suggéré l’intervention des autorités dans les domaines suivants : assurer l'accès des travailleurs mobiles aux moustiquaires, à de la nourriture, à un abri, à de l'eau potable et aux soins de santé qu’ils soient aux champs ou en congé maladie ; permettre la décentralisation des tests de diagnostic au profit des établissements de soins primaires ; renforcer les stocks de médicaments et le personnel pendant la haute saison ; préparer le système de santé à mieux référer les patients, prendre en compte l’expérience passée, notifier les cas et assurer la formation du personnel ; offrir la gratuité de services de santé pour toutes les activités liées à la LV et assurer l’éducation à la santé dans les communautés. 

Au final, cette étude a fourni des orientations pour les interventions en urgence en fonction des besoins socio-économiques et sanitaires des travailleurs mobiles (et des autres personnes atteintes de LV) afin de réduire les disparités en matière de santé et diminuer le poids que représente la leishmaniose viscérale en matière de santé publique.

Soudan : comprendre la prévention

Bien que la leishmaniose viscérale ait fait l'objet d'études approfondies en Asie 14,15, il existe peu de données sur les facteurs de risque individuels de transmission au Soudan. Pour combler cette lacune, Epicentre et ses partenaires ont mené en 2012-2013 une étude cas-témoin afin d'identifier les déterminants individuels et domestiques de la LV primaire dans 24 villages fortement endémiques de l'État de Gedaref, au Soudan19. Les facteurs de risques les plus importants identifiés par l'étude sont les enfants et les hommes à risque élevé de LV, et la présence d’un ou plusieurs cas de LV signalés dans le foyer au cours de l'année précédente.

Cette analyse multivariée a observé que le risque de LV augmente selon certain critères : l'endroit où l'on dort (à l'extérieur, dans la cour), la taille du ménage, les activités extérieures en soirée pendant la saison des pluies, l'utilisation d'huile d'arachide et de fumée de mimosa épineux (Acacia seyal) comme insectifuges, la présence de chiens dans la cour le soir et la proximité de  forêts de gommiers rouges (Acacia nilotica). Le risque de LV semble décroître en consommant de l’eau autre que celle provenant du réservoir du village, quand une zone tampon sépare les cours des maisons adjacentes et avec la présence d'animaux autres que des chiens dans la cour la nuit.

Cette recherche a démontré que le facteur de risque le plus important de LV est la présence d'un sujet atteint de LV dans le foyer ; elle a également suggéré d'autres facteurs de risque comme l'endroit où dorment les individus, les activités extérieures en soirée, l'utilisation de certains répulsifs, la distance entre les cours des maisons adjacentes et la proximité d’animaux (chiens ou autres). Ce type d'information peut servir à orienter les interventions et les études supplémentaires sur les mesures de prévention de la LV.

Ouganda et Kenya : cartographie des variations régionales de la leishmaniose

En Ouganda et au Kenya, Epicentre a effectué une analyse rétrospective des données cliniques recueillies régulièrement dans un hôpital soutenu par MSF17. L'étude n'a révélé aucune fluctuation saisonnière ou annuelle marquée de la LV, les hommes de 5-14 ans étant les plus touchés. L'évaluation d'un test rapide à base d'antigène rK39 comme diagnostic de première ligne a révélé qu'il était comparable au test d'agglutination directe et à la biopsie de la rate, bien que sa faible sensibilité reste un problème. Le traitement de première intention au stibogluconate de sodium a entraîné de faibles taux de létalité et peu de rechutes. 

Il est important de noter que cette étude a révélé que les caractéristiques épidémiologiques et cliniques de la LV à la frontière entre l'Ouganda et le Kenya étaient très différentes de celles du Soudan, ce qui suggère la nécessité d’études spécifiques dans des régions différentes à cause des caractéristiques particulières du parasite selon sa situation géographique.

Ressources sélectionnées

Classification principale
08.06.2017

Difficultés d’accès au diagnostic et au traitement de la leishmaniose viscérale chez les travailleurs saisonniers et les agriculteurs dans le Tigray, Ethiopie - Coulborn R - Video 2017 (EN)

Classification principale
08.06.2017

Difficultés d’accès au diagnostic et au traitement de la leishmaniose viscérale chez les travailleurs saisonniers et les agriculteurs dans le Tigray, Ethiopie - Coulborn R - Abstract 2017 (EN)

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Publications sélectionnées

Determinants of Visceral Leishmaniasis: A Case-Control Study in Gedaref State, Sudan.

Référence de l'article: PLoS neglected tropical diseases 2015 Nov ; 9(11); e0004187. doi: 10.1371/journal.pntd.0004187. Epub 2015 11 06

Barriers to access to visceral leishmaniasis diagnosis and care among seasonal mobile workers in Western Tigray, Northern Ethiopia: A qualitative study.

Référence de l'article: PLoS neglected tropical diseases 2018 11 ; 12(11); e0006778. doi: 10.1371/journal.pntd.0006778. Epub 2018 11 08

Clinical epidemiology, diagnosis and treatment of visceral leishmaniasis in the Pokot endemic area of Uganda and Kenya.

Référence de l'article: The American journal of tropical medicine and hygiene 2014 Jan ; 90(1); 33-9. doi: 10.4269/ajtmh.13-0150. Epub 2013 11 11

Diagnostic accuracy of two rK39 antigen-based dipsticks and the formol gel test for rapid diagnosis of visceral leishmaniasis in northeastern Uganda.

Référence de l'article: Journal of clinical microbiology 2005 Dec ; 43(12); 5973-7. doi: 10.1128/JCM.43.12.5973-5977.2005. Epub 2006 01 19

Treatment options for visceral leishmaniasis: a systematic review of clinical studies done in India, 1980-2004.

Référence de l'article: The Lancet. Infectious diseases 2005 Dec ; 5(12); 763-74. doi: 10.1016/S1473-3099(05)70296-6. Epub 2005 12 29
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Les phlébotomes sont les principaux vecteurs de la leishmaniose
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Les phlébotomes sont les principaux vecteurs de la leishmaniose
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Un patient atteint de léismanose viscérale est traité à la clinique Médecins Sans Frontières (MSF) d'Abdurafi, en Éthiopie
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Un patient atteint de léismanose viscérale est traité à la clinique Médecins Sans Frontières (MSF) d'Abdurafi, en Éthiopie

Références

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16 Coulborn RM, Gebrehiwot TG, Schneider M, Gerstl S, Adera C, Herrero M, Porten K, den Boer M, Ritmeijer K, Alvar J, Hassen A, Mulugeta A CBarriers to access to visceral leishmaniasis diagnosis and care among seasonal mobile workers in Western Tigray, Northern Ethiopia: A qualitative study. PLoS Negl Trop Dis. 2018 Nov 8;12(11):e0006778. doi: 10.1371/journal.pntd.0006778. eCollection 2018 Nov.

17 Deribe K, Meribo K, Gebre T, Hailu A, Ali A, Aseffa A, Davey G (2012) The burden of neglected tropical diseases in Ethiopia, and opportunities for integrated control and elimination. Parasit Vectors 5: 240.
18 Argaw D, Mulugeta A, Herrero M, Nombela N, Teklu T, Tefera T, Belew Z, Alvar J, Bern C (2013) Risk factors for visceral Leishmaniasis among residents and migrants in Kafta-Humera, Ethiopia. PLoS Negl Trop Dis 7: e2543.
19 Nackers F, Mueller YK, Salih N, Elhag MS, Elbadawi ME, Hammam O, Mumina A, Atia AA, Etard JF, Ritmeijer K, Chappuis F (2015) Determinants of Visceral Leishmaniasis: A Case-Control Study in Gedaref State, Sudan. PLoS Negl Trop Dis 9: e0004187. 
20 Bern C, Courtenay O, Alvar J (2010) Of cattle, sand flies and men: a systematic review of risk factor analyses for South Asian visceral leishmaniasis and implications for elimination. PLoS Negl Trop Dis 4: e599.
21 Singh SP, Hasker E, Picado A, Gidwani K, Malaviya P, Singh RP, Boelaert M, Sundar S (2010) Risk factors for visceral leishmaniasis in India: further evidence on the role of domestic animals. Trop Med Int Health 15 Suppl 2: 29-35. 
22 Mueller YK, Kolaczinski JH, Koech T, Lokwang P, Riongoita M, Velilla E, Brooker SJ, Chappuis F (2014) Clinical epidemiology, diagnosis and treatment of visceral leishmaniasis in the Pokot endemic area of Uganda and Kenya. Am J Trop Med Hyg 90: 33-39. 
23 Alvar J, Bashaye S, Argaw D, Cruz I, Aparicio P, Kassa A, Orfanos G, Parreno F, Babaniyi O, Gudeta N, Canavate C, Bern C (2007) Kala-azar outbreak in Libo Kemkem, Ethiopia: epidemiologic and parasitologic assessment. Am J Trop Med Hyg 77: 275-282.