Surveiller, comprendre, agir et tirer les leçons des épidémies passées : le rôle clé de l’épidémiologiste face à Ebola

Jeudi 23 juillet 2026
Ebola
Introduction
Le 15 mai, la République démocratique du Congo (RDC) a déclaré sa 17ᵉ épidémie de maladie à virus Ebola, provoquée par le virus Bundibugyo, contre lequel il n’existe à ce jour ni vaccin, ni traitement spécifique.
Dans les jours qui ont suivi la déclaration de l'épidémie, Epicentre a déployé deux coordinateurs épidémiologiques aux côtés des équipes de Médecins Sans Frontières (MSF) : Gaston Komanda à Mongbwalu, épicentre de l’épidémie dans la province de l'Ituri, et Flavio Finger à Butembo, foyer épidémique dans le Nord-Kivu. (NDLR : depuis d’autres épidémiologistes ont été envoyés pour renforcer la réponse à l’épidémie)
Leur mission : aider les équipes MSF et les autres acteurs à mieux comprendre l'évolution de l'épidémie afin d'adapter la réponse médicale en temps réel. À l'interface entre les différentes sections de MSF, ils mettent en place les outils permettant de collecter et d'analyser les données essentielles : nombre de cas, symptômes, évolution clinique, parcours des patients ou encore suivi des contacts. Mais leur rôle ne se limite pas à produire des chiffres. Les épidémiologistes contribuent à transformer les données du terrain en informations utilisables pour guider les décisions opérationnelles.
Deux terrains, deux contextes très différents, mais un même objectif : rendre la réponse à l'épidémie plus rapide, plus précise et plus efficace.
Bannière
Ebola RDC 2026
Corps éditorial

Quel a été votre premier défi en arrivant dans ce qui est considéré comme le point de départ de l’épidémie, Mongbwalu ?

Gaston : À Mongbwalu, le premier défi a été l'accès. Les équipes rencontraient des difficultés à circuler et peu d'alertes remontaient depuis certaines aires de santé, alors que nous savions que la maladie était là. Notre priorité a donc été de renforcer la surveillance épidémiologique. Nous avons contribué au recrutement et à la formation des investigateurs, puis les avons équipés de motos afin qu’ils puissent atteindre les zones les plus difficiles d’accès. Le choix de ces investigateurs dans une région marquée par la présence de nombreux groupes armés est crucial. Car leur connaissance du terrain et leur acceptation par les communautés ont facilité l'accès à certaines zones où les acteurs humanitaires rencontrent habituellement des difficultés.

Ensuite nous avons apporté une aide matérielle sous forme d’ambulances et de téléphones à la cellule d’alerte. 

Certaines zones restent encore très peu couvertes et continuent de signaler peu ou pas d'alertes. Nous cherchons donc à comprendre si cette situation reflète réellement une absence de cas ou des difficultés persistantes dans la détection et le signalement. 

La collecte des données a constitué un autre chantier important. Cette région n'avait pas connu d'épidémie d'Ebola auparavant. Dans plusieurs structures de santé, il a fallu renforcer la formation des soignants sur l'identification des cas suspects et sur la qualité du recueil des données. À Mongbwalu, comme dans le centre de traitement Ebola (CTE) de Bunia (précisément dans la zone de santé de Rwampara) gérés par MSF, des listes linéaires standardisées sont désormais en en place. Les données collectées seront essentielles pour comprendre la dynamique de l'épidémie. 

Peut-on déjà tirer les premiers enseignements de cette épidémie ?

Flavio : À Butembo, l’un des atouts de la réponse actuelle est que la région avait déjà été confrontée à la maladie Ebola à plusieurs reprises, et notamment lors de la dixième épidémie entre 2018 et 2020. Les autorités sanitaires et les différents acteurs impliqués maîtrisent mieux les mécanismes de riposte et les procédures à mettre en œuvre. Le principal défi a surtout consisté à rassembler et organiser les données dispersées à travers différents systèmes, gérés par différentes personnes, et parfois encore conservées sur papier. Avec l’accord du ministère de la Santé, nous avons contribué à centraliser ces informations et ainsi reconstituer le parcours de la majorité des quelque 80 cas confirmés [NDLR : recensés au 2 juillet]. L’un des premiers constats est qu’une proportion importante des personnes diagnostiquées positives est passée par un grand nombre de structures de santé ne disposant pas des équipements pour recevoir des cas Ebola, ce qui soulève des questions importantes en matière de détection, de référencement et de prise en charge des patients.

Par ailleurs, les équipes disposent désormais de données plus détaillées sur les symptômes observés chez les patients. Comme les premiers signes de la maladie ressemblent à ceux d’autres pathologies courantes dans la région, il reste difficile d’identifier rapidement les personnes réellement infectées par le virus Bundibugyo. L’objectif est donc d’identifier des signes plus spécifiques afin de développer un algorithme permettant de classer les patients selon leur probabilité d’être infectés. Cela aiderait à prioriser les diagnostics, l’isolement et le suivi des contacts des personnes les plus à risque, tout en orientant plus rapidement les autres patients vers des soins adaptés. Les données recueillies nous permettront également d'affiner l'estimation du taux de létalité du virus Bundibugyo. 

Quelles sont les prochaines priorités pour les épidémiologistes d’Epicentre ?

Gaston : Il s'agit cette fois non seulement d'estimer le risque d'infection, mais aussi d'anticiper l'évolution clinique des patients dont l'infection est déjà confirmée. Pour cela, nous travaillons au développement d'une base de données clinique qui permettra d'identifier les facteurs associés à un risque accru d'aggravation chez les personnes infectées par le virus Bundibugyo. Ces connaissances pourraient servir, entre autres, à élaborer un score pronostique de gravité spécifique à cette maladie. Un tel outil aiderait les équipes médicales à repérer plus précocement les patients à risque de complications, à un stade où une intervention reste possible, afin d'adapter leur prise en charge et d'améliorer leurs chances de survie. Nous sommes actuellement en discussion avec le ministère de la Santé pour sa mise en œuvre.

Flavio : Un autre enjeu est l’amélioration de la compréhension des chaînes de transmission, notamment en intégrant des données plus qualitatives, comme les récits d’exposition, dans les outils existants, afin de mieux documenter les contextes de transmission (familiale, lors de funérailles, ou en milieu de soins).  

L'analyse de ces chaînes de transmission peut également nous fournir des informations précieuses sur des paramètres clés de l'épidémie, en particulier la période latente, c'est-à-dire le temps qui s'écoule entre l'infection par le virus Bundibugyo et le moment où une personne devient contagieuse, ainsi que la période d'incubation, qui correspond à l'intervalle entre l'infection et l'apparition des premiers symptômes.

Comme nous sommes confrontés à une espèce d'Ebolavirus relativement peu documentée, chaque donnée collectée contribue à affiner nos connaissances sur la maladie. Ces informations sont essentielles pour mieux comprendre sa dynamique de transmission et adapter les stratégies de surveillance et de contrôle lors de futures épidémies.

Et quelles leçons retenir des précédentes épidémies ?

Video
Légende
Hétérogénéité et facteurs déterminants de la transmission du virus Ebola : enseignements tirés de la 10e épidémie en RDC | Hugo Soubrier

Flavio : La reconstruction des chaînes de transmission lors de la 10ᵉ épidémie d’Ebola, entre 2018 et 2020, s’est révélée riche d’enseignements. Elle a permis de mieux comprendre les profils et les moteurs de la transmission. Un constat majeur se dégage : une minorité d’individus est à l’origine de la majorité des contaminations, tandis qu’environ 80 % des personnes infectées ne transmettent pas la maladie. En revanche, il n’existe pas de profil type des personnes les plus contagieuses, ce qui complexifie les stratégies de ciblage. Les analyses montrent que certains facteurs augmentent significativement le risque de transmission : ne pas avoir été isolé à temps, décéder en dehors d’une structure spécialisée, ne pas avoir été identifié comme cas contact ou encore passer un nombre élevé de jours en communauté sans prise en charge. Il faut maintenant voir ce qui est transposable ou différent avec le virus Bundibugyo. 

Comment capitaliser sur ces enseignements ?

Gaston : Ces résultats confirment l’importance des piliers de la riposte : identification et traçage des contacts, isolement rapide des patients et vaccination. Lorsqu’ils sont correctement mis en œuvre, ils permettent de réduire fortement la transmission. 

Mais un point essentiel ressortait également lors de la 10e épidémie : leur efficacité dépend de leur articulation autour des cas et des chaînes de transmission, et non d’une organisation en activités cloisonnées. Autrement dit, il s’agit de raisonner à partir des cas ou des groupes de cas plutôt que de faire fonctionner séparément le traçage, l’isolement ou la vaccination. Cette approche intégrée permet d’être plus réactif et plus pertinent dans l’intervention.

Cependant, ces dispositifs restent fragiles, notamment dans les contextes d’insécurité ou de violences, où leur efficacité est compromise, comme on l’a aussi montré avec l’épidémie de 2018-2020. Cela souligne un point essentiel : la réussite de ces stratégies repose sur la confiance des communautés. Renforcer cette confiance est indispensable, en particulier pour garantir l’adhésion au traçage des contacts et aux mesures d’isolement.

 

Qu’en est-il des pistes de recherche sur les vaccins et les traitements contre le virus Bundibugyo ?

Gaston : De nombreuses discussions sont en cours, impliquant plusieurs équipes d’Epicentre ainsi que des partenaires locaux et internationaux, afin d’explorer différentes pistes de recherche.

En attendant des vaccins spécifiques au virus Bundibugyo, l’une des approches envisagées consiste à évaluer le potentiel de vaccins développés contre les virus Ebola Zaïre et Soudan. L’objectif serait de déterminer dans quelle mesure ces outils pourraient offrir une protection face au virus Bundibugyo.

D’ailleurs les premières observations de terrain semblent suggérer que les personnes vaccinées lors de la dixième épidémie d’Ebola en RDC contre le virus Ebola Zaïre présentent un risque moindre de développer des formes sévères de la maladie. Ces observations demeurent toutefois préliminaires et devront être confirmées par des analyses scientifiques plus approfondies.

Reconsidering the rVSVΔG-ZEBOV-GP vaccine during the 2026 Bundibugyo virus outbreak.

Référence de l'article: The Lancet. Infectious diseases 2026 Jul 20; . doi: 10.1016/S1473-3099(26)00382-8. Epub 2026 07 20
Voir plus

Flavio : Les données épidémiologiques jouent également un rôle essentiel dans la préparation de futurs essais cliniques. Elles permettent de mieux comprendre la dynamique de transmission du virus, d’identifier les populations les plus exposées et de repérer les zones où la conduite d’essais vaccinaux ou thérapeutiques serait la plus pertinente.

Au-delà de leur intérêt pour la réponse immédiate à l’épidémie, ces données contribuent à créer les conditions nécessaires au développement de nouvelles connaissances et de nouveaux outils de lutte contre le virus Bundibugyo. Elles sont indispensables pour concevoir des études robustes sur le plan scientifique, tout en tenant compte des réalités opérationnelles et des contraintes du terrain.

 

 

Pour en savoir plus

Réponse MSF à l’épidémie de Maladie à virus Ebola : point de situation au 16 juillet

Depuis le début de l’épidémie, les équipes de MSF dans les provinces de l’Ituri, du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et du Tshopo ont mis en place des centres de traitement d’Ebola à Bunia, Mongbwalu, Komanda, Goma, Butembo, Bukavu et Lwiro, ainsi que plus de 15 unités d’isolement. D’autres structures d’isolement et de traitement sont en cours de préparation dans l’ensemble des provinces touchées. MSF a également renforcé les mesures de prévention et de contrôle des infections dans les établissements de santé qu’elle soutient. Par ailleurs, MSF mène un large éventail d’activités essentielles, notamment la mobilisation des communautés, le soutien aux activités de surveillance, la formation des professionnels de santé à la prévention et au contrôle des infections, l’approvisionnement des établissements de santé en médicaments et en matériel, ainsi que la contribution à la continuité des services de santé essentiels au-delà de la réponse à l’épidémie d’Ebola. Des centaines de tonnes de fournitures et de matériel médicaux ont été acheminées depuis Kinshasa et depuis l’étranger, et plus de 2 200 personnes participent actuellement à la réponse d’MSF face à Ebola, dont 800 agents du ministère de la Santé soutenus par MSF.

 

© Alexis Huguet

Pour en savoir plus

Ebola : nous sommes mieux préparés à répondre à une épidémie

Depuis la notification des premiers cas en 1976 en République démocratique du Congo (RDC) et dans ce qui est aujourd'hui le Soudan...